mardi 9 juillet 2013

A l'ombre

"Le charme" au parc de Sceaux
Dans les jardins du parc de Sceaux, j'ai repris la lecture du Charme. Quelques jours auparavant, Le Charme des penseurs tristes était arrivé jusque chez moi par la bénédiction d'une amitié qui me réjouit. Il fallait un endroit et un moment particuliers pour le lire, les premières pages m'en avaient donné l'indication. C'est donc allongée sur l'herbe, sous un arbre, que j'ai rejoint par l'esprit l'Ordre de la mouche à miel.
Frédéric Schiffter est l'auteur de ce petit ouvrage de 165 pages qui a, comme ses autres oeuvres, l'avantage de se faire léger dans un sac de fille. Pour autant, il y a de la densité, de la profondeur et, comme toujours, ce style tellement précis et raffiné; preuve que l'exercice de la concision - exercice délicat s'il en est- donne à la littérature sa forme la plus gracieuse.
L'essai de Frédéric Schiffter s'ouvre sur une préface qui fait les politesses avec, naturellement, une grande civilité. Par son histoire - portée et à la fois démantelée par un drame initial - et, peut-être, une certaine prédisposition, il se reconnaît dans les figures de penseurs plus ou moins méconnus. C'est qu'ils ont en commun cette similitude : "le charme des pensées mélancoliques opère tel un souffle léger, subtil et néanmoins pénétrant, sur des consciences cultivées sujettes elles aussi à des langueurs et au doute".

Ce pourrait être la photographie d'une famille, un genre de famille Adams, baroque, singulière, aux atours dépareillés et qui pourtant s'accorde sur cette vie qui ne vaut rien, mais que rien ne vaut. Hormis Roland Jaccard - qui poursuit son chemin - tous sont morts, par fatalité ou par choix. Tous auront eu cette particularité d'avoir été hantés par l'ennui et le malheur d'être nés. Insensibles aux artifices qui habitent le vide - par excès de sensibilité aux évènements-, ils adoptent face à l'évidence de la vanité de tout, à la férocité de l'humanité, à l'injustice du temps, au caractère éphémère de toute forme de vie, la posture dés-engagée d'une indifférence nonchalante. Ce qui les caractérise et les rend détestables à autrui, c'est probablement cette absence totale d'intention.

Au nombre des penseurs tristes, neuf personnages - un par chapitre - ont trouvé logis au sein du château des ombres : Grand-père Socrate ouvre les grilles, suivi des cousins: l'Ecclésiaste et La Rochefoucauld. Tante du Deffand sourit de sa fenêtre à son filleul Herault de Séchelles, tandis que Cioran, Albert Caraco, Gomez Davila, Henri Roorda et Roland Jaccard -le grand frère de l'auteur - ricanent sur un banc, dans la fraîcheur des rosiers. Sans humour, sans sarcasmes, sans le plaisir du mot pour le mot, la cruauté, le non-sens de la vie serait insoutenable.

En nous conviant dans cette maison, Frédéric Schiffter nous invite à contempler les figures d'un autre temps, même s'il nous est contemporain. Ici les morts parlent et sont plus vivants que nous. Chacun à sa manière se possède, sans concessions, et chacun occupe son temps en ayant fait le choix du style plutôt que de participer. Ceci vaut aussi bien que cela.
Ce Charme des penseurs tristes, totalement démodé dans l'agitation qui nous oblige, est comme un bastion immatériel et ultime d'une pure vérité. Sur l'herbe du parc de Sceaux, j'ai senti que le souffle léger et néanmoins pénétrant de ces beaux portraits continuerait de voleter dans mes pensées bien après avoir tourné la dernière page. Mais c'est bien là l'effet du charme.



A paraître le 28 août 2013

Edit : lire aussi chez Virginie ICI

5 commentaires:

  1. Faire "le choix du style plutôt que de participer". Une formule que je ne manquerai pas de vous piquer, chère V.

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  2. le chêne parlant.9 juillet 2013 à 20:25

    La moindre fleur qui s’ouvre peut donner,
    Des pensées trop profondes pour les larmes ;

    Wordsworth, De l’émerveillement.

    Belles vacances à vous, chère V.

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  3. Voilà un site rencontré par hasard qui donne l'envie d'une exploration plus poussée...

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